Si fort que l'administration américaine a ordonné à Anthropic, quelques jours après sa sortie, d'en réserver l'accès aux seuls citoyens américains. L'interdiction couvrait tout ressortissant étranger, où qu'il se trouve, y compris les salariés étrangers d'Anthropic. Incapable de distinguer en temps réel un Américain d'un autre utilisateur parmi des millions de comptes, et peut-être désireux de mettre le gouvernement américain face à ses contradictions plutôt que de faire du cirage de pompe, Anthropic a choisi de couper l'accès pour tout le monde.
Et l'histoire semble déjà s'être répété puisque, quelques semaines plus tard, OpenAI annonçait que GPT-5.6, son modèle le plus puissant, serait réservé à un petit cercle de partenaires validés par l'administration américaine. Réelle volonté constante de réserver les modèles les plus avancés aux Américains, ou coup marketing d'OpenAI désireux de signaler que ses modèles aussi sont tellement forts qu'ils relèvent de la défense des États-Unis ? Difficile de trancher à ce stade.

Un seul modèle vous manque, et tout est dépeuplé
J'ai travaillé avec Fable 5 pendant ses quelques jours de disponibilité, et cela a suffi pour qu'il me manque quand on m'en a privé. Il a démêlé avec une justesse rare les subtilités contractuelles de nos accords fournisseurs pour rédiger un mail diplomate et bien construit dans le cadre d'un désaccord mineur. Il s'est approprié notre charte graphique pour produire des slides PowerPoint créatifs et parfaitement structurés. Bien au-delà du proverbial "bon stagiaire", un vrai collègue. RIP.
Miracle de dernière minute : Fable 5 est revenu le 1er juillet, les contrôles à l'export ayant été levés. Mais son accès reste à durée et à conditions limitées. Il n'est inclus dans les abonnements Claude que jusqu'au 7 juillet, avant de basculer en consommation au token, à un tarif élevé.
Et si l'IA s'en va ?
Ce manque ressenti pendant le retrait de Fable 5 et l'inquiétude sur son coût à venir posent une question évidente : est-il vraiment raisonnable de devenir dépendant, dans notre travail quotidien, d'une IA fournie par des entreprises américaines ou chinoises dont un gouvernement peut décider à tout moment de fermer le robinet ?
Et on voit bien que le risque n'est pas seulement politique, il est aussi économique. Nombreux sont ceux qui prédisent l'arrivée prochaine de la Token Apocalypse : une hausse soudaine du prix de l'IA décidée par les éditeurs IA soucieux de tirer enfin des bénéfices d'une audience devenue captive, pour justifier auprès de leurs investisseurs leurs valorisations vertigineuses. Le robinet peut se fermer par décret. Ou l'eau peut devenir hors de prix.
On célèbre la transformation des entreprises qui intègrent l'IA à tous les étages. On s'inquiète aussi que les entreprises françaises soient un peu à la traîne sur le sujet. Reste une interrogation : les entreprises piquouzées à l'IA sauront-elles encore travailler le jour où leurs outils IA deviendront moins intelligents, indisponibles ou trop chers ?
La parade : intégrer l'IA sans s'attacher à un éditeur
Question complexe, réponse simple : intégrer l'IA en profondeur au fonctionnement d'une organisation n'est un risque que si l'on se rend dans le même mouvement dépendant d'un éditeur logiciel particulier. Tant que l'on peut passer sans trop d'effort d'un modèle à l'autre, on peut faire jouer la concurrence, entre les éditeurs, entre la Chine et les États-Unis (et la France ! Et le Canada), entre les modèles propriétaires et les modèles open source (à quelques mois seulement derrière les modèles propriétaires selon les benchmarks, et à peine derrière sur la plupart des usages courants).
Alors n'hésitez pas à tirer profit de l'IA pour accélérer votre organisation, mais prenez soin de cultiver votre indépendance :
1. Faites produire des outils durables par l'IA, pas seulement des réponses éphémères. Servez-vous des modèles les plus puissants pour fabriquer les outils précis dont vous avez besoin, plutôt que de leur confier chaque tâche en direct. Un outil peut intégrer de l'IA ou non, en embarquant le niveau de performance réellement nécessaire : souvent, un script ou une requête à un modèle léger suffit là où l'on aurait pu dégainer le modèle le plus cher par habitude. Et l'outil produit vous reste, même si le modèle qui l'a créé disparaît.
2. Gardez vos logiques métier hors de votre logiciel d'IA. Les workflows détaillés que vous confiez à l'IA (Skills pour Claude, Gems pour Gemini, et leurs équivalents) suivent tous des logiques voisines. Documentez-les et conservez-les chez vous : c'est ce qui rend votre savoir-faire transférable d'un éditeur à l'autre, et vous évite de tout reconstruire le jour où vous changez de modèle.
Alors vous pourrez dire : "Token Apocalypse et guerre commerciale de Trump ? Même pas peur".


















